À mi-chemin entre le do et le ré, il existe tout un univers sonore que votre piano refuse catégoriquement d'explorer. Enquête sur une musique qui sonne faux.
Une histoire de désaccord
Imaginez que vous invitiez un pianiste classique et un compositeur microtonaliste à la même soirée. Le pianiste arriverait à l'heure, jouerait du Chopin, et rentrerait chez lui satisfait. Le microtonaliste, lui, passerait la soirée à expliquer que l'espace entre deux notes de votre réfrigérateur (ce bip persistant à 3h du matin) recèle une harmonie inexploitée et qu'il a déjà composé là-dessus.
La musique microtonale, c'est l'art de s'aventurer dans les intervalles que la tradition occidentale a décidé d'ignorer depuis environ quatre siècles. Là où notre système tempéré s'en tient sobrement à 12 notes par octave, les microtonalistes répondent : et pourquoi pas 17 ? Ou 31 ? Ou 72 ? La réponse honnête serait « parce que les claviers deviennent vite absurdes », mais ce n'est clairement pas suffisant pour les arrêter.
Le quart de ton
L'histoire de la microtonalité est longue et, comme tout bon sujet de niche, absolument passionnante pour ses adeptes et modérément terrifiante pour les autres. Les Grecs de l'Antiquité utilisaient déjà des quarts de ton. La musique arabe classique regorge d'intervalles qui n'ont pas de nom en solfège occidental. Et les compositeurs du XXe siècle, Alois Hába, Harry Partch, Ivan Wyschnegradsky, ont décidé, chacun dans leur coin, que la solution était d'inventer de nouveaux instruments.
Harry Partch mérite une mention particulière. Non content de diviser l'octave en 43 tons distincts, il a fabriqué ses propres instruments : le Chromelodeon, le Cloud Chamber Bowls (bols en verre de chambre de nuage d'un réacteur nucléaire recyclés), et le Quadrangularis Reversum, dont le nom seul devrait faire partie du patrimoine immatériel de l'humanité.
Mais est-ce que ça sonne bien ?
C'est ici que les opinions divergent ! Ce qui est, en un sens, très approprié pour une musique fondée sur le désaccord. Pour l'oreille habituée au tempérament égal, certaines pièces microtonales sonnent effectivement comme un piano qu'on aurait oublié d'accorder depuis la Première Guerre mondiale. Mais pour d'autres, notamment dans les traditions jazz ou moyen-orientales qui utilisent des microintervalles de manière intuitive, cela révèlent une expressivité que nos douze pauvres notes ne peuvent tout simplement pas atteindre.
Ben Johnston, compositeur américain qui a passé l'essentiel de sa vie à écrire des quatuors à cordes en intonation juste, aimait rappeler que ce qu'on appelle « justesse » en musique occidentale n'est en réalité qu'un compromis pragmatique. Notre do dièse n'est pas vraiment juste, il est juste acceptable. C'est, au fond, la philosophie musicale la plus honnête qui soit.
« Demandez à n'importe quel violoniste s'il joue vraiment en tempérament égal. Il dira oui. Il ment. »
La microtonalité à l'ère numérique
Les logiciels ont tout changé. Il suffit désormais d'un ordinateur, d'un synthétiseur et d'une bonne dose d'entêtement pour explorer n'importe quelle division de l'octave imaginable. Des communautés entières s'organisent en ligne pour échanger des fichiers de tuning, débattre des mérites respectifs du 19-EDO et du 31-EDO, et, inévitablement, s'indigner que le monde ne les comprend pas encore.
Des artistes comme Aphex Twin, Björk ou King Gizzard & the Lizard Wizard ont glissé des éléments microtonaux dans leur musique, ce qui a eu pour effet de rendre le sujet légèrement moins intimidant aux yeux du grand public et légèrement plus frustrant aux yeux des puristes, qui préféraient quand personne ne savait ce que c'était. Et aujourd'hui, le succès du groupe Angine de Poitrine a remis la microtonalité au goût du jour.
Comment commencer à écouter ?
Si l'envie vous prend d'explorer, le conseil habituel est de commencer par la musique moyen-orientale ou indienne, qui intègre les microintervalles de manière organique et mélodieuse, avant de s'aventurer vers les territoires plus expérimentaux. Pensez à vous préparer psychologiquement. Votre cerveau risque de passer les premières minutes à chercher une note familière à laquelle se raccrocher, comme un randonneur égaré qui cherche un panneau de signalisation dans une forêt inconnue.
Et si après tout cela, vous trouvez encore que ça sonne faux, ne vous inquiétez pas ! C'est peut-être simplement que vous n'êtes pas encore prêt. Ou que le compositeur n'était pas encore prêt non plus. Dans la microtonalité, ces deux options coexistent souvent à l'intérieur du même accord. Quoi qu'il en soit, avec le succès du groupe Angine de poitrine, le mieux est encore d'aller les voir dans l'un de leurs nombreux concerts prévus en 2026.
N.T · Avril 2026

Commentaires